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Dossier 68 : Commémorez, commémorez, il en restera bien quelque chose !

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Les commémorations décennales de Mai 68 sont autant d’occasions de minimiser cet événement majeur. Une stratégie qui se joue sur trois tableaux.

Au fil des anniversaires, l’image de Mai 68 a été associée à la figure de l’ex-soixante-huitard ex-chevelu parvenu au pouvoir. Une sorte de personnage gluant, à la fois laxiste et renégat.

Une bonne partie de la gauche a intégré cette vision. En 2004 par exemple, un rapport interne du PS expliquait l’échec à la présidentielle de 2002 par l’impact de Mai 68 conduisant à un « relativisme culturel destructeur », délégitimant la « demande d’ordre et de sécurité », ce qui aurait rendu impossible un projet commun à l’ensemble de la société.

Du même avis, le « nègre » de Sarkozy, Henri Guaino, déclarait sur France culture le 22 décembre dernier : « la génération de Mai 68 a fini par prendre le pouvoir, elle ne l’a plus lâché. Mais quand vous détruisez, vous attaquez la morale en tant que telle, quand vous vous attaquez à l’État qui est la seule force opposable au marché, quand vous vous attaquez à toute forme d’autorité, à toute forme de hiérarchie des valeurs, vous préparez cette société dans laquelle il n’y a plus que le fric, le repli sur la sphère privée, l’individualisme absolu ».

Stratégie sur trois tableaux

Kristin Ross [1] a décrypté les stratégies de déshistoricisation et de dépolitisation de Mai 68. La réduction temporelle consiste à limiter l’événement au seul mois de mai ; la réduction spatiale circonscrit le théâtre des événements au Quartier Latin ; la réduction sociologique propose comme seuls protagonistes les étudiantes et les étudiants.

Certains ont très vite senti les processus de confiscation de la mémoire de l’événement. Dès avril 1969, la revue Noir et Rouge écrivait : « Ils [les bourgeois] ont “personnalisé” à outrance, sachant ce qu’à la longue cette méthode a de rentable. Pour les uns, Mai était uniquement une révolte étudiante, les étudiants uniquement Nanterre, Nanterre uniquement le 22 Mars et ce dernier uniquement Cohn-Bendit. Pour les autres, la grève ouvrière était uniquement revendicative. Les ouvriers uniquement la CGT, la CGT uniquement Séguy... Ainsi pas de discussion possible : les uns suivaient fanatiquement un Juif germano-aventuriste, les autres obéissaient calmement aux consignes de leurs “responsables” ; pas de mélange entre ouvriers et étudiants, gardons fermement la division manuels-intellectuels. »

On arrivera ainsi très vite à une « histoire officielle » faisant correspondre Mai 68 à l’expression culturelle d’une phase de modernisation du capitalisme, sans lien avec la lutte des classes ou l’anticolonialisme.

Mai 68 représente une trop importante remise en cause des rapports de domination, des formes d’autorité qui sont celles que veut restaurer la droite actuelle. Puisqu’il ne peut pas être récupéré comme Jaurès, Léon Blum ou Guy Môquet, l’événement doit donc être vidé de sa substance subversive, et combattu.

Bruno (AL Angers), Renaud (AL Alsace)

[11. Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Complexe, 2005.

 
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