Peinture : découvrir Denise Ferrier

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Depuis quelques années, plusieurs musées semblent enfin s’intéresser aux œuvres d’artistes femmes longtemps restées dans l’ombre. Un ouvrage montrant la contribution importante de Denise Ferrier à la peinture abstraite vient de paraître. Il nous permet de prendre la mesure de son talent et lui donne toute sa place dans l’histoire de l’art moderne et contemporain.

Le nom de Denise Ferrier ne dit pas grand-chose et pourtant ce fut une grande artiste. Elle s’installe à Paris en 1945, puis rejoint l’atelier de Jean Souverbie, un peintre néocubiste. Elle y affirme sa capacité à créer des formes dynamiques, ainsi que son sens de la composition. Elle rêve alors de devenir une artiste reconnue.

Pour vivre ou plutôt survivre, Denise Ferrier doit enchaîner les petits boulots et errer dans des logements de fortune entre chambres d’hôtel et chambres de bonne. C’est dans ce contexte de grande précarité qu’elle conçoit des œuvres marquantes – on peut même parler d’explosion créatrice – qui lui valent d’être exposée en 1947 au Salon d’automne. À partir de 1950, elle intègre le catalogue du Salon des réalités nouvelles qui joue un rôle essentiel dans la promotion de l’art abstrait.

En 1949, elle rencontre le tailleur et peintre cubiste Jean Spadoni et s’installe dans son atelier au 33, Cité des Fleurs. C’est dans cet atelier qu’elle crée une de ses œuvres majeures, Rythmes. Ce tableau est préparé par de nombreuses études afin de mieux maîtriser jeux de lignes, formes et couleurs. Présentée au Salon des réalités nouvelles de 1951, elle est alors remarquée par Jean Cassou, directeur du Musée d’art moderne de Paris.

Cette époque correspond à un moment de foisonnement de la peinture abstraite dans laquelle les femmes peintres occupent une part importante. Contrairement à la première moitié du XXe siècle au cours de laquelle elles étaient particulièrement invisibilisées. Pour autant, Denise Ferrier n’est pas insérée dans les réseaux du marché de l’art, elle ne se rattache pas non plus à un groupe, un courant, d’où sa difficulté à se faire un nom à ce moment-là.

Le décès de Jean Spadoni et le fait de se retrouver seule à élever leur fils Patrice contribue à sa marginalité artistique. Pour survivre, elle exerce une activité de couturière. Puis on la retrouve lettriste et coloriste de bandes dessinées. Malgré cette précarité, elle continue de peindre, seule, encore, toujours, inlassablement, passionnément, et elle s’y emploie tout au long de sa vie.

Une femme totalement engagée dans la création

Elle poursuit ses recherches sur la couleur, le mouvement et la diversité des formes. À l’occasion des 100 ans de la naissance de Denise Ferrier, Patrice Spadoni, lui a consacré un très bel ouvrage Denise Ferrier, Rythmes, point d’orgue de la rétrospective de son œuvre accueillie début octobre par la Galerie Dohyang Lee à Paris.

L’année 2021 est aussi celle d’une intégration tardive de toiles de l’artiste au patrimoine pictural, puisqu’en juin 2021, quatre de ses œuvres sont entrées dans la collection du Musée national d’art moderne du Centre Georges Pompidou à Paris.

Après le succès de l’exposition «  Femmes années 50, Au Fil de l’abstraction, peinture et sculpture  » en 2020 au Musée Soulages de Rodez, puis de la rétrospective «  Elles font l’abstraction  » au Centre Georges Pompidou de Paris qui s’est terminée en août 2021 et qu’on peut désormais voir au Guggenheim de Bilbao jusqu’au 22 février 2022, «  la moitié suicidée du génie créateur de ce siècle  », selon l’expression de la grande critique d’art Lea Vergine, tient enfin le haut de l’affiche.  [1]

Laurent Esquerre (UCL Aveyron)

  • Patrice Spadoni, Denise ferrier, Rythmes, Thélème, 2021, 146 pages, 25 euros. Vous pouvez commander le livre en écrivant à : Thélème films, 23-25 rue Jean-jacques rousseau 75001 Paris, avec un chèque de 25 euros à l’ordre de Thélème films.

[1Lea Vergine, L’Autre Moitié de l’avant-garde 1910-1940 : Femmes peintres et femmes sculpteurs dans les mouvements d’avant-garde historiques, Des femmes, 1982.

 
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