Caceis : Le capitalisme… ce sont les capitalistes qui en parlent le mieux

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Le rapport d’activité 2007 de la société financière Caceis en dit long sur la vision du monde qu’ont les tristes pantins encravatés qui vivent dans la sphère financière. Essai de lecture psychanalytique.

Les bilans et les comptes de résultat nous apprennent beaucoup de choses sur les entreprises, mais il est une autre sorte de document tout aussi édifiant : ce sont les rapports d’activité. Ici, l’aridité des chiffres laisse la place à une littérature et à des images fort instructives sur l’état d’esprit – à défaut d’âme – des tenants d’un capitalisme qui a connu quelques déconvenues ces derniers mois.

Le rapport d’activité 2007 de Caceis Investor Services (accessible par le lien : www.caceis.fr) va nous aider à illustrer notre propos. Détenu à parité par Crédit agricole S.A. et Natixis (la banque de financement et d’investissement des Caisses d’épargne et de la Banque populaire), Caceis est un groupe bancaire dédié à une clientèle d’institutionnels et d’entreprises. Premier acteur du marché français, Caceis est aussi l’un des leaders mondiaux de l’asset servicing (gestion d’actifs), une activité qui l’amène à proposer à sa clientèle une gamme complète de produits et de services, notamment en matière de dépôts et de conservation de fonds (2.300 milliards d’euros conservés), d’administration de fonds (1.100 milliards d’euros sous administration) et de services aux émetteurs. Il intervient à ce titre dans les opérations d’actionnariat à l’occasion de privatisation et dans les opérations de plans de stock-options.

En résumé, la mission de Caceis est de veiller à ce que les placements très conséquents de ses gros clients rapportent un maximum d’intérêts en limitant autant que possible les coûts et les risques.

Le choc des photos…

Le rapport d’activité 2007 est rédigé en français mais le titre est en anglais : « Solid & Inovative ». Il est vrai que « Solide & Innovateur », ça ne le faisait pas.

Dans ce document, on découvre un président sans cravate, des directeurs en train de courir en souliers vernis comme des dératés, sauter comme des cabris, ou prendre la pose avec un sourire et un naturel de composition à faire pâlir de jalousie les premières dauphines de Miss Tarascon [1]. Le meilleur de ces mises en scène photographiques se trouve incontestablement page 12 où l’on voit un jeune dirigeant en costume au regard goguenard se faire littéralement envoyer en l’air, grâce à un audacieux montage, par une présidente quinquagénaire rondouillarde s’efforçant d’afficher un air déluré de circonstance.

Le message est clair : à Caceis, c’est cool, on rigole bien et la cravate n’est même pas obligatoire. Ces mines joviales nous donnent envie d’en savoir plus sur des activités aux vertus si épanouissantes. La lecture du document va lever le voile.

…et le poids des mots

D’abord, en page 9, l’annonce le 30 juillet du rachat de Olympia Capital, un groupe privé indépendant qui administre près de 70 milliards d’euros de fonds alternatifs (plus connus sous le nom de hedge funds) domiciliés aux Bermudes, dans les îles Caïmans et les Iles vierges Britanniques ainsi qu’en Irlande. Autant d’îles paradisiaques aux noms évocateurs d’un bien-être financier exotique et surtout exogène aux fiscalités peu compréhensives des États européens et d’Amérique du Nord.

Histoire d’entretenir la bonne humeur, on nous apprend page 14 que le mois de décembre a été marqué par la suppression de l’impôt sur les opérations de bourse. Yyyeeesss !

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, nous sommes informés page 20 qu’en février 2007, les fonds d’investissement spécialisés (SIF) ont été créés. « Ils offrent un cadre juridique attractif aux investisseurs institutionnels et aux investisseurs qualifiés. Très souples, avec des exigences minimes en termes de documentation, les SIF n’imposent aucune limite ou règle d’investissement et autorisent tous types d’actifs. C’est donc le support idéal pour les promoteurs de fonds alternatifs », nous dit le commentaire. Et le fait que SIF soit l’anagramme vengeur d’ISF n’est probablement pas un acte manqué.

Enfin, page 32 il est question des fonds offshore des sociétés domiciliées aux Bermudes. Or, nous dit-on, « les avantages liés au régime fiscal et à la réglementation des Bermudes suscitent toujours l’intérêt des promoteurs du monde entier, en dépit de la concurrence accrue de centres tels que Dublin et Luxembourg ». Un intertitre attire notre attention : « Toujours plus de transparence »… cela va sans dire…

À la fin de la plaquette, nous voyons le financier troquer son costume pour les habits d’une dame patronnesse et accomplir sa « bonne action ». Page 44, on ne sait plus où donner de la tête, nous baignons dans un monde de compassion, de bonté, de don de soi, et les larmes nous viennent aux yeux. « Implication de tous », « intégration handicap », « développement durable », « préoccupations sociétales et environnementales », « tri sélectif », « réduction des déchets », « capital humain », « lutte contre toutes les formes de discrimination », « éthique », « partage »… c’est pas des mots porteurs de sens, ça ?

Avec une telle communication, on comprend que Caceis ait obtenu le Top Com d’Or en 2007 pour une de ses campagnes publicitaires. Mais nous sommes ici, et c’est écrit dans la plaquette, dans le domaine de la communication, de la publicité, c’est-à-dire dans l’illusion et la tromperie car la réalité est tout autre.

Caceis ou la vraie vie

Sous le vernis des photos sur papier glacé et les propos convenus d’une langue de bois se dessine en filigrane une image plus crue, plus dure, celle d’un capital financier sans foi ni loi, le même qui est responsable pour une large part de la crise qui secoue actuellement la planète, met en péril les emplois et jette à la rue des millions de familles et veut faire socialiser ses pertes après avoir privatisé ses profits.

Les capitaux que les établissements financiers tel Caceis s’attachent à valoriser, ou sur lesquelles ils spéculent, représentent des montants considérables. Le volume total des credit default swaps (CDS) [2] dans le monde est estimé à 46.000 milliards d’euros et on évalue à 2.000 milliards les fonds gérés par les hedge funds. Ces sommes présentent trois caractéristiques radicalement antisociales : elles proviennent pour une bonne part d’une spoliation des salaires, elles ne sont pas réinvesties dans l’outil de production, enfin elles échappent pour l’essentiel à l’impôt. Qui plus est, elles bénéficient de taux de rémunération extravagants sans commune mesure avec l’évolution du PIB et des salaires et échappent à l’impôt grâce à des paradis fiscaux qui pèsent la moitié de la finance mondiale [3]. » Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le volume des transactions consacrées à l’économie réelle ne représente environ que 2% de la totalité des échanges monétaires [4].

Psychanalyse des comptes de sociétés

Au-delà des ridicules mises en scène d’ego dont la boursouflure le dispute à l’infatuation, les photos de cette plaquette peuvent donner lieu à une lecture psychanalytique qui a probablement échappé aux exhibitionnistes précités mais qui nous en dit beaucoup sur la façon dont se perçoit le petit monde de la finance.

Ces directeurs évoluent dans un monde artificiel, minéral et froid, bien à l’image de la finance qu’ils représentent. Seules quelques petites vignettes ternes inscrites au pochoir viennent rappeler les villes des différents sièges sociaux. De toute évidence, le vrai monde est absent des photos : pas de terre, de ciel, d’horizon, pas d’arbres non plus et encore moins d’êtres humains en dehors des membres de l’espèce dominante des homos caceis. Seule se donne à voir l’immédiateté d’un monde déréalisé. Au fil des pages, des pantins costumés échappant à la loi de la pesanteur gesticulent et prennent la pose. Les images ont pour toile de fond un mur de béton gris, dur et froid. Sur ce mur, on distingue à intervalles réguliers six excroissances rappelant à s’y méprendre le mamelon du sein et son aréole. Il y a bien quelque chose de l’inconscient qui se manifeste ici. Les attitudes et les postures des dirigeants de Caceis renvoient de façon prémonitoire au comportement de ces financiers, sans repère ni limite, qui ont mené leurs établissements dans le mur ces derniers mois, les uns et les autres donnant tout son sens à l’expression « ne plus avoir les pieds sur terre ».

Les motifs sur les murs figurant des mamelons évoquent le rapport à la mère tout en exprimant un triple refus. Tout d’abord, le nombre de mamelons (six) renvoie à l’animalité et à son corollaire, le rejet de l’humanité. Le fait que la poitrine se limite au mamelon sans la rondeur du sein marque sa désexualisation et sa désérotisation. Enfin, la couleur grise évoque la morbidité d’un corps privé de vie. Ces motifs révèlent une forte empreinte du stade oral, le premier stade de l’évolution libidinale [5]. Au vu de tout cela, pouvait-on attendre de financiers immatures, s’attardant dans leur stade prégénital, une attitude adulte et responsable ?

La seule vraie note de couleur est apportée par une petite grenouille rouge à la première et à la dernière page du rapport, mais sa vocation est plus utilitaire qu’esthétique. La couleur rouge, on s’en serait douté, n’est pas une référence subliminale à la Commune et au drapeau des Fédérés, le batracien fait référence au Français « mangeur de grenouilles » et nous renseigne sur le public destinataire de la plaquette : les gros investisseurs anglo-saxons et américains.

La morale de cette histoire

La crise actuelle va-t-elle servir de leçon aux banquiers ? Nous en doutons fortement. Même si le prochain rapport d’activité de Caceis risque de la jouer plus modeste, il y a fort à penser que les financiers ne vont pas changer leurs pratiques et encore moins adopter une morale. Pour preuve, quelques jours à peine après l’annonce du plan Paulson mettant 700 milliards de dollars à la disposition des banques américaines pour leur recapitalisation, on apprenait déjà que certaines d’entre elles allaient utiliser cet argent pour rémunérer leurs actionnaires au lieu de s’en servir pour consentir des prêts à leurs clients [6].

Pourtant, dans son discours de Toulon du 25 septembre dernier, Nicolas Sarkozy n’avait pas ménagé ses efforts pour rassurer son auditoire : « La crise financière n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a trahi l’esprit du capitalisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle. »

La situation présente lui donne tort. Non seulement la crise financière est bien celle du capitalisme ainsi que l’attestent les mouvements de récession observés dans plusieurs pays, mais il apparaît de plus en plus évident que la solution à cette crise nécessite précisément la sortie du capitalisme. En effet, ce dernier n’en finit pas de nous donner des preuves de sa responsabilité dans la situation critique de millions de personnes dans le monde et de son incapacité à y apporter des réponses. À l’anticapitalisme de saisir sa chance à présent, n’en déplaise à Nicolas Sarkozy.

Patrick Saurin

  • Patrick Saurin est membre de l’exécutif national du syndicat SUD-Caisses d’épargne.

[1Déjà, le rapport d’activité 2006 laissait apparaître les symptômes annonciateurs de la fièvre du rapport 2007. À voir sur www.caceis.fr.

[2Les credit default swaps sont des contrats par lesquels un acheteur s’assure auprès d’un vendeur contre un risque de défaut de paiement d’un crédit en contrepartie d’une prime qu’il lui règle périodiquement. Si le risque survient, le vendeur compense les pertes. Ces CDS ont été titrisés en grande partie.

[33Christian Chavagneux, Ronen Palan, Les Paradis fiscaux, La Découverte, 2007, p. 17.

[4Le Monde des 12 et 13 octobre 2008.

[5Peut-être même pourrions-nous y déceler une étonnante persistance du pictogramme mis en évidence par Piera Aulagnier , c’est-à-dire une image du processus originaire de la rencontre entre bouche et sein, ce qu’elle désigne par la formulation « objet-zone complémentaire » (Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, Puf, Paris, 2007).

[6Binyamin Appelbaum, « Banks to continue paying dividends. Bailout Money is for lending, Critics Say » et Steven Pearlstein, « Hank Paulson $125 billion mistake », dans le Washington Post des 30 et 31 octobre 2008.

 
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