Antiracisme

Phénomène : les bases matérielles de l’islamophobie

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L’islamophobie a des bases matérielles et elle s’inscrit dans une histoire. Elle est le produit de rapports inégalitaires historiquement ancrés induits par les États et sert les intérêts des classes dominantes en œuvrant contre les mobilisations des dominé·es.

Un imaginaire symbolique ancien, à travers les croisades ou la bataille de Poitiers, a construit l’Islam comme un ennemi mortel de l’Occident. Dans l’Algérie coloniale, le statut d’indigène passait par le statut personnel de Français musulman, légitimant ainsi l’inégalité.

Les nombreuses productions savantes (Ernest Renan par exemple) «  ensauvageant  » la civilisation musulmane s’inscrivaient dans un orientalisme paternaliste pour légitimer la «  mission civilisatrice  » coloniale. Le dévoilement forcé s’inscrit tout à fait dans la continuité de cette islamophobie. Le passage d’un racisme de type biologique à un racisme de type culturaliste après la guerre et la décolonisation ont réactualisé cette islamophobie coloniale.

De Creil en 1989 au burkini en 2016

On peut dater l’émergence de l’islamophobie contemporaine aux années 1980. Elle accompagnera la restructuration néolibérale et le redéploiement de l’impérialisme occidental. En France, lors des grèves de Talbot Poissy en 1983, le Premier ministre Mauroy parlera de «  grèves saintes  » manipulées par des intégristes chiites alors que la France combat au même moment le Hezbollah naissant au Liban.

En 1989, l’affaire des lycéennes voilées à Creil inaugure une spécificité française de l’islamophobie  : le prohibitionnisme antivoile. Le sociologue Pierre Bourdieu écrit alors, à ce propos,qu’à la question «  faut-il accepter le voile dans les classes  », il faut comprendre «  faut-il accepter une présence nord-africaine en France  » [1].

Les années 2003-2004 constituent un tournant  : la loi interdisant les «  signes religieux ostentatoires  » dans les écoles, collèges et lycées publics, est votée en 2004 dans un consensus droite-gauche, piétinant la laïcité brandie en étendard et offrant de fait un argumentaire respectable à l’extrême droite.

En 2010, c’est le niqab qui est banni des lieux publics et la circulaire Chatel de 2012 interdit les mères accompagnatrices voilées  : le retrait de cette circulaire inique constitue d’ailleurs une première victoire contre l’islamophobie. Mais les polémiques de 2016 sur le burkini démontrent que cette lutte est loin d’être terminée.

La volonté de la classe politique de contrôler et de surveiller les personnes musulmanes s’intensifie après les attentats de 2015. Entre les assauts répétés de l’extrême droite [2], désormais rejointe par la droite [3] contre le port du voile dans l’espace public, la menace de dissolution du Comité contre l’islamophobie en France (CCIF), une association de défense juridique qualifiée d’«  officine islamiste  » par le ministre de l’Intérieur [4] ou encore la note des renseignements où l’on apprend que les «  musulmans modérés  » sont surveillés au même titre que les fondamentalistes et les islamistes [5], l’islamophobie paraît plus forte que jamais.

La division raciste du travail

Prenant des aspects complotistes («  Grand remplacement  », «  insécurité culturelle  »…) parfois aux accents antisémites (le lobby juif organisant ce remplacement), sécuritaires (ennemis de l’intérieur, suspicion de radicalisation, peur du terrorisme, légitimation de la xénophobie...), l’islamophobie n’existe pas dans le vide et a des bases matérielles  : la division raciste du travail, faisant des immigré·es, avec ou sans papiers, et des Français et Françaises issu·es de l’immigration des variables d’ajustement grâce aux discriminations.

L’islamophobie est ainsi le meilleur accompagnement idéologique de ces dernières aux côtés des dénonciations du communautarisme dans les quartiers populaires, justifiant par ailleurs les politiques urbaines de gentrification sous couvert de «  mixité sociale  ». L’islamophobie présente aussi une dimension sexiste à travers l’obsession contre le voile, fragilisant les femmes qui le portent en niant leur liberté et leur autonomie.

L’islamophobie se retrouve couramment en Occident, mais aussi ailleurs  : en Inde avec la déchéance de citoyenneté de deux millions de personnes, en Birmanie avec la terreur contre les Rohingyas, en Chine avec la persécution des Ouïghours, en Russie avec la soumission du peuple tchétchène à un gangster islamiste aux ordres du Kremlin... Ce mépris des populations musulmanes légitime des guerres en déshumanisant des populations ou au contraire en prétextant vouloir venir les sauver.

au service de la géopolitique

L’épouvantail du terrorisme islamiste justifient par ailleurs des alliances géopolitiques et des soutiens à des régimes autoritaires. Tout comme la Françafrique et la marginalisation de l’Outre-mer se nourrissent de la négrophobie, l’impérialisme français au Moyen-Orient a besoin de l’islamophobie.

Le régime républicain utilise depuis longtemps le culte musulman pour encadrer les travailleurs et travailleuses de l’immigration post-coloniale en établissant des rapports clientélistes avec des notables religieux, articulés à des liens diplomatiques avec les pays d’origine (fédérations musulmanes marocaine, turque, la Grande Mosquée de Paris et l’État algérien...). Les manifestations d’indépendance des jeunes musulmans vis-à-vis de ces structures depuis les années 1990 inquiètent l’État et le ministère de l’Intérieur  : la production de l’islamophobie est aussi articulée à toutes ces pratiques d’encadrement et la peur d’une perte de contrôle.

L’islamophobie évolue face à la résistance des dominé·es. Le débat sur le voile en 2004 surgit ainsi après les mobilisations des décennies précédentes  : contre la double peine et les crimes policiers, sur la mémoire coloniale, mobilisations de soutien à la Palestine et contre la guerre en Irak, mouvement des sans-papiers…

Face à ces changements, il s’agissait à droite comme à gauche de remettre tout ce monde à sa place. Par ailleurs, on ne peut que constater que les assauts islamophobes coïncident souvent avec des mobilisations sociales  : la vague de 2004 apparaît ainsi après le fort mouvement de lutte contre la casse des retraites en 2003.

Résistances sociales antiracistes

L’islamophobie est ainsi un rouleau compresseur de la domination raciste qui ne pourra être détruit qu’au prix d’une grande contre-offensive idéologique et de la construction d’un rapport de force associant les victimes de cette campagne haineuse et l’ensemble du mouvement social.

Commission antiraciste de l’UCL


COMBATTRE LES LOGIQUES DE SÉGRÉGATION

L’islamophobie se définit comme le racisme à l’égard des populations de confession musulmane ou perçues comme telles. Il ne se confond pas avec la critique de l’islam en tant que doctrine religieuse, qui relève de la liberté d’opinion. Cependant, la volonté d’invisibiliser, dans l’espace public, certains symboles religieux (par exemple le voile, le halal, les mosquées) témoigne d’une stratégie discriminatoire. Cela participe à développer une peur de l’islam, diffusant ensuite le racisme que subissent les personnes musulmanes ou assimilées comme telles : le terme est consacré, continuer à polémiquer dessus est stérile.

Nous sommes actuellement face à une nouvelle offensive islamophobe de la part des institutions françaises, quelles soient politiques ou médiatiques, tel Blanquer reprenant les éléments de langage du RN quand il prétend que « l’islamo-gauchisme fait des ravages [...] à l’université ». De manière générale, c’est l’ensemble des personnes musulmanes ou perçues comme telles qui sont ciblées par des mesures liberticides visant à en faire des citoyennes et citoyens de seconde zone aux droits limités, réactivant ainsi la logique coloniale dans laquelle l’islamophobie s’inscrit. La société pour laquelle nous nous battons doit garantir la liberté de conscience et la liberté de culte, dans une stricte séparation entre les confessions et les affaires publiques, mais sans discrimination envers une minorité religieuse particulière.


[1«  Un problème peut en cacher un autre  », Pierre Bourdieu, 1989.

[2«  Marine Le Pen veut interdire le voile dans l’espace public  », France Inter, 22 octobre 2019.

[3«  Islam radical  : Fillon pour l’interdiction du voile dans l’espace public, “mais pas dans la rue”  », Europe 1, 20 octobre 2020.

[4«  Gérald Darmanin va proposer la dissolution de BarakaCity mercredi et sous quinze jours du CCIF, “une officine islamiste”  », Franceinfo, 27 octobre 2020.

[5«  Menace terroriste  : ce que disent les services de renseignement à Macron  », Europe 1, 30 octobre 2020.

 
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